Transylvanie — Roumanie — Septembre 2017.
Au cœur des monts Apuseni, en Transylvanie, se cache l’un des paysages les plus surréalistes et tragiques de Roumanie : le lac de Geamăna.
Autrefois, Geamăna était un paisible village de montagne, niché dans une vallée fertile. Des centaines de familles y vivaient au rythme des saisons, entourées de champs, de vergers et d’une église au clocher fier. Rien ne laissait présager que ce petit coin de paradis allait devenir l’un des symboles les plus saisissants de l’impact environnemental de l’ère communiste.
Tout bascule à la fin des années 1970. En 1977-1978, sous le régime de Nicolae Ceaușescu, d’importants gisements de cuivre sont découverts à proximité, à Roșia Poieni. La mine à ciel ouvert devient rapidement l’une des plus grandes d’Europe. Mais l’extraction du cuivre génère d’énormes quantités de déchets toxiques : des boues acides chargées en métaux lourds, en cyanure et en produits chimiques.
Pour gérer ces résidus, les autorités décident d’utiliser la vallée de Geamăna comme bassin de décantation. Plus de 400 familles sont expropriées et contraintes d’abandonner leurs maisons, leurs terres et leurs tombes. Un barrage est construit, la vallée est inondée, et les rejets miniers commencent à s’y déverser.
Au fil des décennies, le « lac » n’a cessé de grandir. Aujourd’hui, il couvre une superficie impressionnante et atteint par endroits plus de 90 mètres de profondeur. Les eaux, aux couleurs irréelles – rouge sang, turquoise acide, vert fluorescent ou brun rouille – témoignent de la présence massive de métaux et de l’extrême acidité du milieu. Seuls vestiges visibles du village englouti : le clocher de l’église, qui émerge comme un cri silencieux, et parfois, selon le niveau des eaux, des toits de maisons ou des traces de l’ancien cimetière.
Ce qui reste de Geamăna n’est plus un village, mais un monument involontaire à la mémoire sacrifiée au nom de l’industrie.
Il incarne à la fois la démesure d’un régime obsédé par la production et l’héritage environnemental lourd que porte encore la Roumanie post-communiste.
Les sources environnantes sont polluées, la végétation a disparu sur de larges zones, et la terre est stérile pour des générations.
Le lac continue lentement d’avancer, avalant un peu plus chaque année ce qui subsiste du passé. Pourtant lors de notre passage, quelques familles vivaient entre le long des barges. Mais pour combien de temps encore ?
Ce décor presque apocalyptique et pourtant d’une étrange beauté traduit une dualité : la fascination visuelle face à l’horreur écologique.
▲


































