Pripyat Police and Fire Station
Ville de Pripyat – Zone des 30 kms – Tchernobyl District – 2017.

Le poste de police de Pripyat et la caserne de pompiers sont deux bâtiments distincts mais adjacents situés dans le sud-ouest de la ville, construits pour servir la communauté de cette cité modèle dédiée aux travailleurs de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Pripyat, fondée en 1970, abritait environ 49 000 habitants en 1986 et symbolisait l’optimisme de l’ère atomique soviétique. Ces installations, paramilitaires sous le régime soviétique, étaient essentielles à la sécurité d’une ville à l’infrastructure moderne, mais elles deviennent tragiquement emblématiques de par la catastrophe de Tchernobyl le 26 avril 1986.

Dans les années 1970 et 1980, Pripyat grandit rapidement autour de la centrale nucléaire. La caserne de pompiers, connue sous le nom de SVPCh-6 (6e unité paramilitaire de pompiers et de secours), fut établie pour protéger la ville et, en cas de besoin, la centrale située à seulement 3 km. Elle disposait d’un garage avec quatre portes, d’un bâtiment résidentiel pour les pompiers de garde et d’une tour d’observation. Environ 40 pompiers y étaient stationnés, équipés de deux camions de pompiers et d’un camion échelle. Le commandant était Vassili Ignatenko, un athlète champion local.

Le poste de police, quant à lui, était une construction récente, inaugurée début 1985 dans le deuxième micro-district de la ville. Il servait non seulement à maintenir l’ordre quotidien (Pripyat était divisée en secteurs clôturés de barbelés avec des alarmes périmétriques) mais aussi à gérer une petite prison locale pour les suspects en attente de jugement (le tribunal le plus proche se trouvait à Kiev, à 100 km). Les deux services étaient interconnectés : la police pouvait requérir l’aide des pompiers en cas d’urgence, et vice versa. Ces bâtiments incarnaient l’idéal soviétique : des organisations paramilitaires disciplinées, prêtes à tout pour protéger le « progrès atomique ». Les pompiers vivaient souvent sur place avec leurs familles dans des dortoirs adjacents.

Dans la nuit fatidique du 26 avril 1986, vers 1h23, une explosion dévaste le réacteur n°4 de la centrale lors d’un test de sécurité raté. Une onde de choc fait voler les portes du réacteur, libérant un feu de graphite radioactif et des nuages de particules mortelles. L’alerte est donnée immédiatement.

À la caserne de pompiers, à 1h29, les sirènes hurlent à la SVPCh-6. Neuf pompiers de garde montent dans les camions et filent vers la centrale. Ils rejoignent la brigade VPCh-2 (basée directement à la centrale), arrivée en premier sur place. Ces hommes, sans connaissance de la radiation ni équipement de protection, combattent les flammes sur les toits des unités 3 et 4. Dès 20 minutes après leur arrivée, ils vomissent, épuisés par les doses létales de radiation. À 2h35, ils sont évacués vers l’hôpital de Pripyat, leur peau noircie par les brûlures radioactives. Le major Leonid Telyatnikov, chef des pompiers de la centrale, coordonne l’effort global mais est lui-même irradié.

Au poste de police, à 2h15, le département des Affaires intérieures de Pripyat convoque une réunion de crise. Des milliers de policiers affluent pour ériger des barrages routiers, empêchant les véhicules d’entrer ou de sortir de la ville. Deux officiers de la station de Pripyat gardent déjà le périmètre de la centrale cette nuit-là. Comme les pompiers, ils n’ont aucune information sur la radiation et opèrent sans protection. Ces barrages, mis en place dans l’ignorance totale du danger, exposent les agents à des niveaux élevés de contamination.

Pendant ce temps, à Pripyat endormie, les habitants ignorent tout : les autorités de Kiev et de Moscou minimisent l’événement, craignant un scandale. Les pompiers et policiers rapportent à Moscou, mais la gravité est sous-estimée. Le lendemain, 27 avril à 14h, l’évacuation de Pripyat commence enfin – 36 heures après l’explosion. Plus de 1 000 bus évacuent 49 000 personnes en quelques heures, sous la supervision des policiers. Les résidents sont invités à emporter seulement des documents et de la nourriture pour « quelques jours », mais la plupart ne reviendront jamais. La ville est scellée dans la zone d’exclusion de 30 km.

Les conséquences pour les premiers intervenants sont dévastatrices :

Six des pompiers, dont Ignatenko (mort le 13 mai 1986, à 25 ans) succombent en quelques semaines à l’hôpital n°6 de Moscou des suites d’un syndrome d’irradiation aiguë. Leurs uniformes, encore radioactifs, sont abandonnés pendant des décennies dans la cave de l’hôpital de Pripyat. Vingt-huit liquidateurs (dont la plupart des pompiers) meurent dans les trois premiers mois. Les camions, trop contaminés, sont enterrés comme déchets radioactifs à Bourykivka. La caserne de pompiers SVPCh-6 est finalement désertée après 1986.

Moins exposés que les pompiers, les policiers restent en poste des semaines durant, aidant à l’évacuation et surveillant la zone. Beaucoup sont hospitalisés à Kiev pendant des mois pour décontamination. Ces hommes, souvent jeunes, payent le prix d’un système opaque. Leurs funérailles, avec honneurs militaires, se tiennent à Moscou, dans des cercueils doubles (zinc et bois) pour contenir la contamination. Le poste de police reste opérationnel jusqu’en 1997 pour protéger Pripyat des pilleurs. Des patrouilles 24/7, avec barbelés et alarmes, maintiennent un semblant d’ordre dans la « zone interdite ». En 1991, avec l’indépendance de l’Ukraine, la milice devient police, mais le bâtiment est abandonné.

Portraits des six pompiers de Tchernobyl décédés des suites directes de l’accident exposés sur le toit de la caserne de pompiers de Pilgrim Street à Newcastle, au Royaume-Uni

Aujourd’hui, les deux bâtiments sont des ruines figées dans le temps. Le poste de police, avec ses cellules vides et ses bureaux poussiéreux, et la caserne aux camions fantômes évoquent un musée macabre de la Guerre froide. Un mémorial au centre de Pripyat porte la date « 26 avril 1986 », et chaque année, d’anciens résidents se rassemblent pour honorer les victimes. Cette histoire illustre le courage anonyme face à l’inconnu, mais aussi les failles d’un régime qui a sacrifié des vies pour sauver la face. Comme l’écrit un survivant : « C’était un nouveau monde empoisonné, l’ère de Tchernobyl. »

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